Les transferts d’argent des travailleurs migrants en Méditerranée: de l’informel à la bancarisation

Par Philippe de Fontaine Vive, le jeudi 28 février 2008

Phénomène encore mal connu, la croissance des flux financiers des migrants méditerranéens travaillant en Europe a un impact considérable sur le financement de l’économie des pays partenaires méditerranéens. Véritable levier de développement, ces transferts doivent cependant faire face à de nombreux obstacles. La FEMIP, qui regroupe l’ensemble des instruments d’intervention de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) en faveur du développement économique des pays partenaires méditerranéens s’intéresse de près à ce sujet.

Philippe de Fontaine Vive est Vice-Président de la BEI, en charge de la FEMIP

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Ceux qui s’intéressent aux flux financiers des migrants en Euro-Méditerranée se souviendront peut-être que l’institution que je préside au sein de la BEI, la FEMIP – ou Facilité Euro-Méditerranéenne d’Investissement et de Partenariat – a été la première à réaliser une étude exhaustive de ce phénomène ([1]), publiée en mars 2005.

En se penchant sur cette question, la FEMIP est dans son rôle ; avec plus de 18 milliards d’€ investis pour le développement économique et social des pays méditerranéens partenaires de l’Union européenne, la FEMIP a une double responsabilité, financière et intellectuelle, ce qui nous conduit à contribuer à une meilleure connaissance des mécanismes du développement pour accélérer la modernisation.

La zone méditerranéenne accuse, en effet, des situations économiques fortement asymétriques illustrées, par exemple, par le fait que les balances commerciales des pays partenaires ([2]) ne sont équilibrées, à l’échelle de la zone, que par les recettes du tourisme et les transferts financiers des migrants ; il était donc essentiel que la FEMIP participe à la constitution de l’expertise sur un sujet aussi important.

Rappelons ici, brièvement, les traits caractéristiques mis en évidence par notre étude :

  • les transferts financiers des migrants d’Europe vers les pays d’origine en Méditerranée totalisent annuellement  - tous canaux confondus - plus de 16 milliards d’€ ([3]), et croissent globalement de plus de 10% par an ;
  • ils représentent entre 2 et 22% du PIB des pays bénéficiaires et dépassent, dans de nombreux pays, les autres flux extérieurs que sont les revenus touristiques, les IDE ou l’aide au développement ;
  • l’Europe constitue de loin la première source des transferts reçus par les pays partenaires – entre 85 et 90% pour le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Turquie ;
  • les flux informels prédominent : ils sont de 2 à 4 fois supérieurs, selon les pays, aux transferts « officiels », eux-mêmes jusqu’à 85% effectués en dehors des circuits bancaires;
  • enfin, si l’utilisation de ces transferts reste majoritairement d’améliorer les conditions de vie des familles restées au pays, il se développe une demande croissante des migrants pour une utilisation de leur épargne à des fins productives, comme en témoignent les données relatives à la Tunisie, au Maroc et à l’Égypte où ce type d’utilisation atteint respectivement 18, 13 et 15% des montants transférés recensés.

La publication de notre étude avait suscité un vif intérêt, tant auprès des Ministres des finances de l’Euro-Méditerranée (à Tunis en juin 2006), qu’auprès des banques, des institutions internationales et des milieux du développement qui ont réalisé une dizaine d’études à la suite de nos travaux.

S’appuyant sur cette dynamique, nous avions organisé une conférence internationale sur ce sujet qui s’est tenue à Paris en mars 2007 ([4]) avec pour objectif d’identifier les moyens de mieux valoriser ces flux. Il s’agissait d’explorer les moyens d’agir sur plusieurs leviers :

  • baisser les coûts supportés par les migrants lors de leurs transferts et, ainsi, renforcer leur capacité économique envers leurs familles et pays d’origine ;
  • favoriser, les coopérations transnationales entre banques pour assurer un meilleur accès des migrants aux services financiers et encourager la bancarisation de leurs familles au Sud ;
  • explorer les conditions d’une valorisation réussie de ces flux financiers pour financer le développement des pays d’origine.

Trois étapes permettent de poser les termes du débat sur les transferts financiers des migrants en Méditerranée :

  • notre perception du phénomène est souvent gouvernée par des a priori qui reposent sur des idées fausses, qu’il convient de dissiper ;
  • au-delà des schémas classiques de l’aide au développement, il faut jouer sur la mobilisation de l’épargne ; dans ce contexte, la bancarisation des migrants est essentielle;
  • pour stimuler le développement des économies de nos partenaires, il convient d’œuvrer à la création d’un lien durable entre transferts financiers et investissements.

1. Des « idées fausses » gouvernent notre perception

1ère idée fausse : les transferts financiers des migrants auraient vocation à diminuer à mesure que les migrants s’intègrent au pays d’accueil et que le niveau de vie des pays d’origine s’accroît.

Cette idée me parait erronée.

Je l’ai déjà évoqué, les flux financiers des migrants croissent en moyenne de plus de 10% par an, et de près de 15% vers les pays du Maghreb ; deux facteurs me semblent sous-tendre cette réalité : d’une part, la croissance des flux est à mesure que les communautés de migrants s’enracinent durablement dans les pays d’accueil ; d’autre part, cette croissance reflète directement l’amélioration du cadre macro-économique des pays d’origine. Ainsi, le fait a été peu observé, mais les transferts des Marocains de France vers leur patrie d’origine est désormais supérieur à celui réalisé par les communautés émigrées vers le Portugal ([5]).

Ceci nous oblige à considérer le phénomène d’un œil nouveau : tout se passe comme si les pays partenaires les plus avancés avaient constitué leur classe moyenne en dehors de leurs frontières et que celle-ci épargne au Nord pour investir au Sud.

Nous avons donc là un phénomène durable, dont le développement peut nourrir des coopérations bancaires et servir à la fixation de l’épargne domestique ([6]) ; tout comme les flux des communautés ibériques en Europe occidentale ont contribué, dans les années ’60 et ’70, à la mise à niveau de l’Espagne et du Portugal, ainsi qu’à la modernisation de leurs appareils bancaires.

2ème idée fausse : l’épargne des migrants sert surtout à améliorer les conditions de vie des familles d’origine ; elle ne serait pas mobilisable pour soutenir le développement.
Ici encore, soulignons que certains pays d’origine (la Tunisie, le Maroc, l’Égypte) illustrent une demande croissante des migrants pour un investissement productif, et ce dans trois directions : - une épargne liquide destinée à satisfaire les besoins des jeunes générations lors du retour annuel au pays (tourisme, consommation) ; - une épargne de moyen termeune épargne de projet afin de soutenir l’essor du pays d’origine avec un rendement plus élevé que celui offert par un placement en Europe. afin de préparer un retour définitif (logement, commerce/artisanat) ; -

Ainsi, l’analyse des emplois productifs des transferts en Tunisie (18% des montants transférés) renseigne la répartition suivante des investissements : immobilier de rapport et/ou de loisir (52%), logement familial (30%), commerce (12%), industrie (3%) et agriculture (3%).

Cette nouvelle orientation des transferts est le facteur principal de leur croissance ; elle est surtout le fait des populations durablement installées en Europe (et, bien que les que données soient parcellaires à cet égard, plus particulièrement des populations qui sont nées en Europe) qui ont compris qu’elles ont tout intérêt à profiter du différentiel de pouvoir d’achat qui existe entre les deux rives de la Méditerranée pour faire fructifier au Sud l’épargne constituée au Nord.

Un exemple frappant en est la souscription massive, courant 2005, des actions de Maroc Telecom par les Marocains résidents en France.

3ème idée fausse : l’épargne des migrants relève largement du secteur informel ; il est difficile de l’organiser pour l’orienter vers une allocation productive.

Vraie il y a encore quelques années, cette idée est remise en cause par les faits récents.

D’une part, j’observe que les Postes du Sud de la Méditerranée réalisent près de la moitié de leur chiffre d’affaires dans la provision de services financiers, dont bien sûr les mandats postaux, mais aussi et de façon croissante les transferts reçus sur ordre de leurs correspondants du Nord de la Méditerranée, dont les banques.

D’autre part, il convient de relever les efforts de bancarisation des migrants réalisés depuis quelques années par plusieurs banques européennes (notamment ibériques), certaines caisses d’épargne (allemandes, françaises et ibériques), des établissements maghrébins et turcs implantés ou représentés en Europe ; dans ce cadre, des partenariats nord-sud se sont rapidement déployés.

Cependant, ces initiatives sont récentes et les migrants et leurs familles ne se voient pas partout offrir une chaîne continue de services bancaires répondant à leurs besoins, tant en termes de transferts à un coût raisonnable, que d’opportunités d’investissement. J’observe pourtant que l’initiative existe et qu’elle n’est pas l’apanage des pays du Nord, ce qui est extrêmement réconfortant.

Ainsi, la gestion incitative des flux financiers des migrants repose sur trois pieds dont la solidité est essentielle pour catalyser la contribution des migrants au développement de leurs pays d’origine :

  • La stabilité macro-économique des pays d’origine ;
  • La confiance dans la transparence et l’état de droit ;
  • La capacité du secteur bancaire local à transformer l’épargne.

2. Développer les coopérations bancaires transfrontalières autour des migrants, pour accélérer la modernisation des pays partenaires

La bancarisation des migrants dans les pays d’accueil et le développement de coopérations bancaires transfrontalières paraissent essentielles, à plus d’un titre.

En effet, la bancarisation c’est d’abord une meilleure insertion économique des migrants dans les pays d’émigration ; mais c’est aussi une baisse des coûts des transferts par l’accès des migrants et de leurs familles à une palette élargie de services financiers dans les pays d’origine. Dans cet esprit, il faut rechercher des formules évolutives mettant en œuvre des « services miroirs », notamment dans les domaines des transferts électroniques, du financement de l’immobilier et des opportunités de placement ; enfin, il faut aussi faciliter, dans les établissements unis par des partenariats, la reconnaissance mutuelle de l’historique bancaire et économique des clients de part et d’autre de la Méditerranée.

Mais, au-delà de cet objectif, essentiel, d’amélioration de la condition économique des migrants, la bancarisation c’est aussi la recherche systématique de coopérations entre banques des deux rives de la Méditerranée : le partage de clientèle et de réseaux, l’échange de savoir-faire entre les personnels et l’offre de produits en commun seront des puissants facteurs de modernisation des banques des pays du Sud – qu’elles soient postales ou commerciales.

Les quinze présidents de banques, les cinq banquiers centraux et les acteurs des transferts que nous avions réunis à Paris ont été unanimes pour reconnaître la validité de ce « cercle vertueux » qui commence à s’enclencher et que nous devons développer. C’est pourquoi, une action prioritaire est de susciter la réflexion sur le cadre réglementaire adéquat aux coopérations bancaires et à l’interconnexion entre les systèmes de payement, selon des normes internationales communes qui respectent les exigences de prévention du blanchiment d’argent, tout en ne favorisant pas le recours aux circuits informels.

Pour sa part, la FEMIP est déterminée à accompagner ces processus. Tout d’abord, nous avons saisi de ces questions le Conseil Ministériel de la FEMIP lors de la réunion que nous avons eue les 13 et 14 mai derniers à Chypre, afin d’esquisser des décisions de principe relevant de la gouvernance économique de l’Euro-Méditerranée. Sur ces bases, nous poursuivrons, par nos financements et par de l’assistance technique, le renforcement des systèmes bancaires des pays partenaires en vue de faciliter leur rapprochement avec leurs homologues de l’Union autour de la fourniture de services bancaires aux migrants.

A cet égard, le projet d’Union pour la Méditerranée pourrait être une opportunité de promouvoir de nouvelles formes de coopérations entre banques du Nord et du Sud pour offrir une gamme élargie de produits et apporter une réponse globale à un marché, aujourd’hui trop fractionné. La FEMIP est prête à s’associer à toute initiative de la communauté bancaire en ce sens.

3. Établir un lien durable entre transferts financiers des migrants et investissements productifs

Plus que tous autres phénomènes, les flux financiers des migrants depuis l’Europe vers les pays partenaires illustrent l’émergence d’une Euro-Méditerranée marquée par la porosité des flux économiques, culturels et humains, et par la complémentarité des économies ; cependant, si cet espace a vocation à réaliser son intégration, il reste également marqué par des niveaux de développement encore trop divergents.

Dans ce contexte, la mobilisation de l’épargne et la modernisation du crédit dans les pays partenaires apparaissent déterminants : cette évolution appelle des solutions globales, à l’échelle de la zone, et c’est pourquoi les transferts financiers des migrants constituent un des leviers les plus actifs de cette évolution.

Sous ce chapitre, j’identifie trois domaines principaux d’action :

La transformation des flux financiers des migrants en ressources de long terme pour les banques des pays d’origine par le recours à la titrisation, à l’instar de ce qu’ont déjà développé les banques turques pour plus de 13 milliards de dollars. À cet égard, la FEMIP envisage avec le secteur financier et bancaire libanais, malgré le contexte très difficile de la région, une première opération de 100 millions de $ appuyée tant par des financements, que par de l’assistance technique.

La FEMIP est également prête à examiner tout autre mécanisme, de type garantie par exemple, qui permettrait d’offrir aux migrants de nouvelles opportunités de sécuriser leur épargne, tout en la mettant davantage au service du développement de l’économie de leur pays d’origine.

Le déploiement de produits d’investissement à risques : acteur majeur du développement de l’industrie du capital-risque au Sud de la Méditerranée, la FEMIP a déjà constitué un portefeuille de près de 400 millions d’€ comprenant 23 fonds d’investissement, ce qui fait de nous l’actionnaire indirect de quelque 750 entreprises innovantes et préfigure une stratégie de constitution de « champions régionaux » chez nos partenaires. Nous continuerons de mettre l’accent sur cette activité pour appuyer les expériences de fonds d’investissements à risques ou de structures de micro-finance correspondant au souhait des migrants de concilier altruisme et rémunération dans leurs placements. Ce dernier point fera d’ailleurs l’objet d’une Conférence FEMIP qui se tiendra à Tunis le 5 mai prochain.

Enfin, il convient de souligner, pour conclure, que le meilleur moteur du changement est la transparence : cet aphorisme s’illustre également lorsqu’il s’agit de parvenir à la création d’un marché ouvert, concurrentiel, capable d’offrir aux migrants la chaîne de produits répondant à leurs besoins de part et d’autre de la Méditerranée. C’est pourquoi, il faut appuyer le développement de systèmes d’information aux migrants sur les différents canaux de transferts disponibles et les opportunités d’investissement qui y sont couplées ; à cet égard, il faut saluer les travaux déployés par l’AFD pour la création d’un observatoire des transferts financiers d’une part, et la mise en ligne d’un site internet de comparateur des canaux et coûts de transferts – www.envoidargent.fr –, à l’instar de la plateforme britannique d’information « Sending Money Home ».

Le phénomène des transferts traduit des attentes et des besoins nouveaux de la part des populations migrantes. Ces aspirations sont un puissant moteur de la modernisation et de l’intégration économique de la zone, un objectif partagé par tous, tant le pouvoir politique que les acteurs économiques et sociaux des deux rives de la Méditerranée.

 

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A LIRE

Étude sur les transferts de fonds des migrants méditerranéens d’Europe

Une analyse détaillée des flux financiers des migrants méditerranéens travaillant en Europe, récemment publiée par la Banque européenne d’investissement, met en relief un phénomène encore mal connu.

Financée par le Fonds fiduciaire de la FEMIP, l’étude souligne l’importance du volume des fonds envoyés, analyse les obstacles qui entravent les transferts de fonds, et propose des pistes d’action visant à maximiser leur impact sur le financement de l’économie des pays partenaires méditerranéens.

Ce document est une synthèse de l’étude.

 


 


 

[2] Le déséquilibre global des échanges entre le Sud et le Nord de la Méditerranée est en moyenne de - 43,6 milliards de $/an, en 2004-2006.
[3] Moyenne sur 2004-2006 ; par comparaison, les recettes du tourisme sont de 16,7 milliards €/an.

[4] Voir sur le site Internet de la BEI: www.bei.org/med/conference/

[5] Les transferts des MRE résidents en France sont en moyenne de 3,8 milliards €/an sur 2003-2005 ; en 2004-2005, le Portugal a reçu un flux officiel de transferts supérieur à 3 milliards $/an.
[6] 7 milliards € quittent annuellement les pays du Maghreb pour s’investir en Europe ou en Amérique du Nord.

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