Peut-on être transméditerranéen ?
C’est au fond la question posée par la polémique développée depuis des mois autour du projet d’Union méditerranéenne (ou d’Union pour la Méditerranée comme on le dit maintenant) proposé par la France à ses partenaires depuis le 6 mai 2007. Derrière cette interrogation banale, se profilent en fait plusieurs questions qui intéressent la Méditerranée, la France et l’Europe. Saluons d’abord la valeur d’impulsion intacte des compromis franco-allemands et le rôle central de régulation joué par les conseils européens, confirmé une nouvelle fois le 13 février 2008.
Jean Dufourcq est président du GRUM, directeur de recherche à l’Ecole Militaire
La question méditerranéenne, d’abord. Elle se décompose en deux séries de problèmes distincts, qui découlent de la double nature de la Méditerranée, celle d’être un carrefour de peuples, celle d’être une passerelle de continents et de civilisations. Au carrefour se rattachent les questions transméditerranéennes d’intérêts immédiats partagés par des peuples directement liés par l’histoire, la géographie et la vie communes. A la passerelle, se rattachent les questions multilatérales de développement et de voisinage entre Etats liés et répartis sur des continents conjugués au Sud (Europe et Afrique ; Union européenne et Union africaine) ou articulés à l’Est (Europe et Asie, unies par la mer noire et le Proche Orient). Le carrefour impose la solidarité et les intérêts communs (le bazar) transméditerranéens ; la passerelle requiert des procédures permettant l’assistance de la rive nord au développement de la rive sud. C’est selon cette ligne de partage implicite que le nouveau projet proposé par la France se raccorde au projet Euromed que porte depuis 10 ans le processus de Barcelone. Ces deux logiques différentes ne doivent être ni opposées ni confondues, même si elles passent par des projets de même nature ou dont les objectifs se complètent ou s’alimentent aux mêmes sources de financement. Mais on ne peut aller clairement au bout d’une action que si l’on sait à quelle logique elle appartient (le carrefour ou la passerelle). Chacune de ces deux logiques est légitime en soi et peut se développer selon un tempo approprié à la condition de respecter une règle bien connue des activités européennes, celle de la subsidiarité. « Le transméditerranéen n’invalide pas l’euroméditerranéen mais le complète ; l’euroméditerranéen n’intègre pas le transméditerranéen mais le facilite». Voilà une bonne règle du jeu à proposer, tant mieux.
La question française ensuite. Elle procède directement de la géopolitique du pays, cap occidental du continent européen, pays charnière à la croisée de trois axes stratégiques. L’axe Est de la grande plaine continentale, géré depuis 50 ans par la construction européenne que le traité de Lisbonne va désormais consolider durablement. L’axe Sud qui ouvre sur la matrice méditerranéenne et le continent africain et l’axe Ouest qui, à travers l’océan atlantique, ouvre sur le reste de la planète, que symbolise la tour de verre de l’ONU à New York. Dans ces directions clés la France possède des responsabilités et des intérêts stratégiques, certes profondément imbriqués dans son engagement européen, mais qui le débordent aussi largement. Aussi n’est-il pas surprenant que la France de 2008, libérée des hypothèques de la guerre froide, se pense désormais paisiblement à travers ces trois axes que lui confère la géographie et qui constituent le système irréductible de sa vision stratégique d’ensemble. Voilà pourquoi un projet d’Union pour la Méditerranée porte sa marque initiale. Chaque partenaire européen a sa propre équation stratégique à faire valoir dans l’Union européenne, c’est chose faite en Méditerranée.
La question européenne enfin. L’Union à 27 et bientôt à plus de 30 s’étend désormais sur un espace géopolitique composite qui rend plus difficile le traitement de la question des bordures, qui sont celles de l’archipel européen, les confins baltiques, méditerranéens et ceux de la mer noire. Il est normal que les différents Etats membres aient des priorités liées à leurs voisinages proches et aux différentes solidarités qu’ils imposent pour des raisons stratégiques, mais aussi culturelles et commerciales. La question des parrainages et des zones d’influence n’est pas une question honteuse ; c’est une question logique de proximité. La politique extérieure et de sécurité commune doit être suffisamment flexible pour que les questions des Balkans occidentaux, de l’Ukraine, de la Turquie, du Sud-Caucase et du Maghreb soient portées par les Etats membres les plus concernés ; elles ne peuvent rester au nom de l’intérêt général l’apanage de la technostructure européenne. Il faut donc favoriser les coopérations structurées et les travaux sous-régionaux. Le projet désormais européen d’Union pour la Méditerranée est un premier pas dans cette bonne direction. Quant à la question âprement discutée des structures, elle est sans doute secondaire sauf si la codirection envisagée permet pour la première fois une corrélation transméditerranéenne efficace. Saluons toutes ces avancées pragmatiques.
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GRUM (Groupe de Recherche sur l’Union pour la Méditerranée)Pour approfondir le volet sécurité du projet d’Union pour la Méditerranée lancé par le candidat Nicolas Sarkozy à Toulon en février 2007 et largement développé depuis par le président de la République, notamment dans son discours de Tanger (23 octobre) et l’Appel de Rome du 20 décembre dernier, le Centre d’études et de Recherche de l’Ecole militaire (CEREM) a lancé un groupe de recherche sur l’Union méditerranéenne. Ce groupe est animé par Jean Dufourcq (Contre-amiral en 2ème section, ancien de la DEG, du CAP, de l’IHEDN et de la RP.UE) qui a quitté la direction de l’équipe de chercheurs du collège de l’OTAN à Rome pour intégrer le CEREM comme directeur de Recherche. Il est assisté dans cette tâche par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe - IPSE (www.ipse-eu.org), Alain Ramseyer et Cécile Cahour. Ce groupe rassemble des experts de la Méditerranée parmi lesquels Sébastien Abis, Mustapha Benchenane, Agnès Levallois, Christophe Pipolo, Albert Mallet, Paul Clairet, Antoine Sfeir, Benjamin Stora, Catherine Wihol de Wenden, Jean Vergès, Karim Sader, Yacine Tekfa, Saïda Bedar, Dorothée Schmidt, Rafic Khoury, Sophia Chikirou…
Les travaux conduits doivent permettre de proposer un objectif global de sécurité pour la Méditerranée et d’œuvrer pour la sécurisation du développement, capable d’épauler les autres volets de l’Union pour la Méditerranée. Ces travaux seront suivis par la Revue Défense nationale et Sécurité collective (www.defnat.com) et exposés les 16, 17 et 18 avril au cours d’une conférence qui se déroulera à l’Ecole militaire (document joint) dans la perspective du sommet fondateur de l’UpM du mois des 13 et 14 juillet 2008.











