Croissance démographique au sud de la Méditerranée
Les pays de la rive Sud de la Méditerranée, une région aujourd’hui deux fois moins peuplée que l’Union européenne, mais un écart démographique en diminution dans l’avenir proche
En 2005, les dix pays du Processus de Barcelone sont peuplés de 260 millions d’habitants, contre presque 500 millions pour les 27 pays de l’Union européenne. L’Egypte et la Turquie se taillent la part du lion, avec près de 74 millions d’habitants chacun, suivis loin derrière de l’Algérie et du Maroc (respectivement 33 et 32 millions), de la Syrie (19 millions), et de la Tunisie (10 millions). La croissance démographique va se poursuivre partout, bien qu’à un rythme moins soutenu qu’au cours des décennies passées, la fécondité s’étant considérablement amenuisée.
Xavier Thierry est chercheur à l’Institut national d’études démographiques (INED) à Paris
En effet, seules la Syrie, la Jordanie et l’Egypte flirtent encore avec un taux de 3,5 enfants par femme, la fécondité s’étant abaissée à environ 2,5 enfants par femme ailleurs (en mettant de côté l’exceptionnalité palestinienne). En 2025, selon les projections des Nations unies (http://unstats.un.org), ces pays devraient abriter quelques 340 millions d’habitants (soit 30% de plus qu’aujourd’hui), tandis que la population européenne, dans ses frontières actuelles, n’aurait dans l’intervalle guère progressé. La croissance démographique devrait néanmoins s’effectuer à des vitesses variées selon les pays : les populations syrienne, jordanienne et égyptienne augmenteront d’environ 40%, alors qu’une évolution de seulement 20% est attendue au Maghreb, en Turquie et au Liban. Les trois pays du Maghreb, dont les populations migrent principalement en France, comptent aujourd’hui, tous trois réunis, quinze millions d’habitants de plus qu’en France ; en 2025, l’écart sera de trente millions. L’Allemagne, qui aujourd’hui distancie la Turquie de huit millions, sera dépassée d’autant dans 20 ans. Les rapports de force démographiques Sud/Nord ne sont donc pas figés à court terme.
Les pays actuellement les plus densément peuplés sont également ceux dont la croissance démographique devrait être la plus vive au cours des vingt prochaines années
La croissance démographique au Sud, ainsi posée, ne laisse pas dire que la migration vers le Nord progressera dans les mêmes proportions, par un simple jeu de vases communicants. Les niveaux de développement économique joueront un rôle prépondérant. Toutefois, le facteur démographique s’exprimera diversement d’un pays à l’autre selon le niveau de peuplement relatif. La densité de population, exprimée en nombre d’habitants par kilomètre carré de terres arables, doit être prise en considération. Elle n’est que de 300 hab/km2 au Maghreb, en Turquie et en Syrie (pour mémoire la densité moyenne en Europe est de 100 hab/km2), mais elle dépasse 1000 hab/km2 dans tous les pays du Moyen-Orient, et atteint même 2000 hab/km2 en Egypte. Concluons donc qu’elle est élevée dans les pays à forte croissance démographique. Cela laisse donc présager de leur part, toutes choses égales par ailleurs, un accroissement migratoire potentiellement plus fort que celui des pays d’Afrique du nord.
Faible tradition migratoire de certains pays méditerranéens vers l’Europe, mais pour combien de temps encore ?
Les pays du Sud de la méditerranée entretiennent avec l’Europe des histoires migratoires distinctes. On peut schématiquement opposer les pays du Moyen-Orient à ceux du Maghreb et de la Turquie. L’Europe a accueilli un grand nombre de ces derniers, mais très peu de Syriens et d’Egyptiens, ces derniers étant ancrés dans des traditions migratoires avec les pays du Golfe : ainsi, 80% de l’ensemble des marocains ou turcs résidant à l’étranger ont choisi l’Europe, contre 20% seulement des Egyptiens expatriés (Source : Euro-mediterranean Consortium for Applied Research on International Migration, www.carim.org). Outre cette différence géographique, les flux migratoires de ces deux zones de départ s’opposent par les niveaux de qualification des migrants. Les émigrations maghrébines et turques sont en moyenne moins instruites que celles du Moyen-Orient : seulement 5% des Turcs et 20% des Maghrébins vivant à l’étranger sont dotés d’un diplôme du supérieur, cette proportion atteignant 50% parmi les émigrants du Moyen-Orient. Notons cependant que les premiers correspondent à des migrations anciennes durablement installées en Europe, tandis que les seconds ont un caractère récent et sont en permanence renouvelés.
Reste à savoir donc comment se déroulera l’avenir migratoire des pays du Moyen-Orient. On l’a vu, leur potentiel migratoire y est a priori plus important que du côté de l’Afrique du nord, en raison d’une croissance démographique et d’une densité de population plus élevées. Les migrations continueront-elles de se porter vers les pays riverains du Golfe ou trouveront-elles des opportunités en Europe ? Cela dépendra en grande partie du développement économique et de la stabilité politique dans les pays du Golfe. Mais ce futur migratoire interpelle également l’attractivité des pays européens. Dans le cas de la France, cela reviendrait à diversifier ses sources migratoires et à accepter que des migrants, bien que dotés de solides qualifications professionnelles, ne soient pas nécessairement francophones. Actuellement la quasi-totalité des migrants en provenance des dix pays du Processus de Barcelone sont maghrébins ou turcs (Source : statistiques de flux d’immigration, www.ined.fr). Et pourtant, en comparaison d’autres pays européens, les foyers d’émigration sont plus diversifiés en France qu’ailleurs. L’Allemagne entretient une relation quasi-bilatérale avec la Turquie et l’Espagne reçoit du sud de l’Europe essentiellement des marocains.
Au-delà des migrations internationales, ne perdons pas de vue que la première source de mobilités qui va toucher ces sociétés dans les décennies à venir réside dans la continuation de leur processus d’urbanisation : il va entraîner le déplacement de quantités de personnes vivant actuellement dans le monde rural vers les villes. En effet, la plupart de ces pays conservent une dominante agraire : 60% des Egyptiens vivent à la campagne, 50% des Syriens (moyenne mondiale). Un quart (Algérie, Tunisie, Turquie), voire un tiers (Maroc, Egypte), des populations tirent encore leur revenu de l’agriculture (Source : Food and Agriculture Organization, www.fao.org).











