Hubert VEDRINE : “les contours d’une Union se définiront avec le temps”

Par La rédaction, le jeudi 21 février 2008

Pour Hubert Védrine, ancien ministre français des affaires étrangères et membre du comité d’orientation du Forum de Paris, unir les pays de la Méditerranée impose des compromis. Aller de l’avant implique de ne pas réitérer les erreurs du passé ou de mettre sur pieds un énième projet qui s’ajouterait aux autres. Une démarche réaliste, coordonnée des Européens, considérant les pays de la rive sud de la Méditerranée comme des partenaires et non des “assistés” est la seule voie possible. Entretien.

Dans votre rapport sur la Mondialisation au Président de la République, vous affirmez que “l’Union de la Méditerranée doit constituer des projets élaborés entre eux par les Méditerranéens plutôt qu’une politique de l’Union européenne pour les Méditerranéens”. Pourquoi ?

Je n’affirme rien. C’est une remarque. Un projet nouveau aura plus de chances d’aboutir s’il est un projet des Méditerranéens, ou de tous ceux qui s’intéressent à la Méditerranée, entre eux et non pas la énième mouture des projets de l’Union méditerranéenne au bénéfice du sud. Cette démarche bien intentionnée, mais paternaliste a, on l’a vu, déçu.

Les Etats-Unis voient l’espace méditerranéen comme un « corridor » d’accès à leur allié Israël, à des ressources naturelles et une zone de « containment » de la puissance chinoise. Ils envisagent même l’installation de bases militaires en Algérie. Les Chinois et les Russes accroissent également leur influence dans la région. L’UE reste en marge avec l’échec d’Euromed et ce sont davantage les diplomaties nationales (France, Espagne, etc.) qui sont à l’œuvre. N’y aurait-il pourtant pas dans une Union pour la Méditerranée une chance pour la diplomatie européenne ?

La Méditerranée voit se concurrencer bien des stratégies, ce n’est pas nouveau. C’est une mer importante pour les Américains, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale (VIème flotte). La mondialisation a ouvert encore plus le jeu. Les Européens y pèseront plus si ils sont d’accord entre eux sur les objectifs de leur politique en Méditerranée, si ceux ci sont réalistes, et si ils traient les pays méditerranéens du sud et de l’est en partenaires et non en assistés.

Plusieurs de nos partenaires européens estiment que la France joue cavalier seul et s’en agacent ouvertement. Angela Merkel, très critique à l’égard du projet français d’Union Méditerranéenne, a récemment déclaré « on ne peut pas faire en sorte que certains s’intéressent à la Méditerranée, et d’autres à l’Ukraine », et prône le recours aux coopérations renforcées. Croyez-vous à une telle option ?

Il y a aujourd’hui au moins deux conceptions de la politique méditerranéenne qui pourraient devenir antagonistes. Une synthèse est nécessaire, qui nécessite des compromis. Le recours au mécanisme européen des « coopérations renforcées » est possible mais il aurait l’inconvénient d’être encore une politique pensée par les seuls Etats membres de l’Union, par le Nord. A moins de combiner coopération renforcée (ceux des 27 qui sont intéressés) et partenariat avec le sud.

Les frontières de l’UE sont déjà difficiles à déterminer. Croyez-vous qu’il soit aujourd’hui possible de définir les contours d’une Union pour la Méditerranée de manière réaliste ?

C’est probablement impossible à ce stade. Il vaut mieux avancer sans se poser cette question a priori en lançant divers projets dans des domaines concrets et précis (énergie, écologie, migrations, infrastructures, etc.) avec à chaque fois ceux qui veulent, qui peuvent ne pas êtres les mêmes. Les contours se définiront d’eux-mêmes avec le temps.

Concernant la Turquie, pensez-vous qu’une Union pour la Méditerranée devra constituer une alternative à l’UE ou les deux questions doivent être dissociées ?

Si l’Union pour la Méditerranée voit le jour, ce ne sera pas sous la forme d’une alternative à l’UE. Et donc elle ne changera rien à la façon dont se présente la difficile négociation UE-Turquie.

Est-ce une occasion pour la France de retrouver une politique étrangère « offensive » ?

Pourquoi dire « retrouver » et « offensif » ? De toute façon, une politique étrangère se mène dans la durée. Elle suppose une vision claire de l’objectif à atteindre et une stratégie, fondée sur des analyses justes. Les annonces spectaculaires, les effets de style, les prétendues nouveautés, en général, ne durent pas. En plus, dans le monde global interdépendant, il est nécessaire de négocier en permanence avec des dizaines de partenaires, de les convaincre durablement. Là il s’agit de convaincre les pays du sud et les Européens.

Qu’est-ce qui vous lie personnellement à la Méditerranée ?

Un goût personnel pour des couleurs, des senteurs, des saveurs, des sons, une atmosphère unique. Mille souvenirs. Des lectures, des voyages, des visages. Une passion politique pour ce kaléidoscope de cultures, de croyances, de peuples et de nations que constitue le monde méditerranéen et qu’on aimerait voir vivre en paix et en harmonie.

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A LIRE :

5+5=32 Feuille de route pour une Union Méditerranéenne

De l’avenir des pays du sud de la Méditerranée dépend l’avenir de l’Europe. Soit l’intégration se fait et chaque rive de la « Mare nostrum » y trouve un relais de croissance. Soit la fracture se creuse et les tensions économiques, et surtout politiques et sociales s’exaspéreront. Mais le processus euroméditerranéen de Barcelone est aujourd’hui en panne. Le Cercle des économistes et Hubert Védrine ont décidé d’intervenir dans le débat public. Ce livre, dirigé par Olivier Pastré, définit la « feuille de route » des cinq pays du nord et des cinq pays du sud de la Méditerranée (« 5+5 ») qui pourrait constituer la colonne vertébrale d’une véritable Union méditerranéenne à 32. Ce processus « 5+5 » passe par une série de réformes institutionnelles aussi bien que par la priorité donnée à quelques dossiers stratégiques qu’il faut avoir le courage de revisiter de fond en comble (agriculture, énergie, finance, émigration, sécurité). Ce livre est le premier à éclairer de manière aussi acérée l’avenir de la Méditerranée.

 

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