Albert MALLET : “Notre forum est élitiste dans le choix des intervenants, il ne l’est pas dans les participants”
Alors que le projet d’Union pour la Méditerranée est au centre des débats de ce début d’année 2008 en Europe et dans les pays de la rive sud de la Méditerranée, Albert MALLET, président-fondateur du Forum de Paris, nous fait part de ses espoirs pour cette édition 2008 du Forum qui rassemble bon nombre d’acteurs majeurs du pourtour méditerranéen à quelques semaines du grand rendez vous diplomatique organisé en juillet prochain..
—————-
Albert Mallet est Président de l’association Forum de Paris - Euro Méditerranée. Psychologue clinicien de formation, il dirige pendant quinze ans un centre de psychothérapie institutionnelle pour enfants autistes et psychotiques. Il a été, pendant 17 ans, président de Radio Shalom, ” La voix de la paix “, qui a œuvré et œuvre encore pour le rapprochement entre Israël et les pays arabes, entre communautés musulmane et juive de France. Après avoir organisé en 1995 le grand colloque “Proche-Orient : après la Paix, quel avenir ? “, qui jettera les bases du Forum de Paris, il se joint à Jean-François Kahn et Maurice Szafran pour créer l’hebdomadaire Marianne, dont il a été Directeur général jusqu’en 1997. Il entrera par la suite au cabinet du Ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, comme conseiller aux libertés publiques et juridiques, où il était notamment chargé des questions de respect des droits de l’homme, ainsi que de l’organisation du dialogue entre les communautés juive et musulmane de France. Depuis juin 2002 Albert Mallet est conseiller du Président pour le Maghreb au sein du Groupe Caisse d’Epargne.
—————-
Après l’échec de Barcelone en 2005, la France a lancé l’idée d’une Union Méditerranéenne qui a divisé ses partenaires européens. On a cependant assisté récemment à un rapprochement entre la France et l’Allemagne autour du projet d’Union pour la Méditerranée. Vous avez défendu depuis la création du Forum une certaine idée de l’union, quel est votre sentiment aujourd’hui ?
Notre intérêt pour les questions méditerranéennes remonte à 1995 puisque l’on se préoccupait déjà de ce qui se passerait dans la région à la suite des accords d’Oslo entre l’Autorité palestinienne et Israël.
Pour nous, la question du pourtour méditerranéen demeure fondamentale pour la France qui entretient depuis toujours des relations privilégiées avec le sud ; c’est un pays méditerranéen et son aire « naturelle » d’influence s’étend jusqu’au Moyen-Orient, au Liban et à la Syrie. Il existe une véritable communauté de langue, de culture, d’échanges avec les pays du sud et notamment le Maghreb.
Fondamentale aussi pour l’Europe, qui doit faire face au vieillissement de sa population. Son avenir, en termes démographiques, se joue aussi au sud de la Méditerranée, beaucoup plus jeune. L’Europe y puise déjà une main d’œuvre considérable et elle en a dramatiquement besoin.
Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne électorale, a fait un grand discours à Toulon pour présenter son projet d’Union Méditerranéenne. Ce projet est tombé à point, car le processus de Barcelone s’essoufflait, du verbe mais pas assez d’actions. Le Président Sarkozy a voulu une union qui renforce les rapports avec les pays du sud, mais celle-ci fut parfois perçue comme une alternative dangereuse par d’autres pays européens, comme une échappatoire aux initiatives communes. De leur côté, les pays du Maghreb ont adhéré à ce projet avec beaucoup de précaution parce qu’ils ne voulaient pas perdre les avantages dont ils bénéficiaient dans le cadre du processus de Barcelone et des accords bilatéraux avec l’UE.
Aujourd’hui, les choses se sont calmées et le glissement sémantique d’« Union Méditerranéenne » vers « Union pour la Méditerranée » traduit une évolution du projet, qui implique désormais l’ensemble des 27 membres de l’Union. Ce projet est très prometteur et peut apporter beaucoup aux riverains de la Méditerranée, jeter des passerelles, favoriser les échanges. Ce projet peut être porteur de paix.
Quel rôle jouera le Forum dans le cadre du projet d’Union pour la Méditerranée ? Quelles sont vos attentes ?
Le Forum a décidé de contribuer à ce projet qui est à la genèse de sa création et de se poser les bonnes questions avec les intervenants de l’édition 2008. Nous ne sommes là ni pour porter une contestation ni pour prendre une posture consensuelle, mais pour réfléchir ensemble, comprendre les enjeux et être constructifs. L’idée fondamentale du Forum est d’offrir une vraie tribune, autant aux classes dirigeantes des pays concernés qu’à leur opposition, aux chercheurs et intellectuels de la Méditerranée et d’Europe. D’ailleurs, si vous vous penchez sur le programme du Forum, les thèmes que nous proposons sont très concrets : on discutera d’énergie, de circulation des hommes et des femmes, des questions urbaines, d’éducation, etc. Le Forum se veut pratique, non pas théorique : comment, part exemple, trouver le juste équilibre entre formation des élites du sud et développement de leur pays d’origine, en évitant la fuite des cerveaux et l’immigration de masse ?
Pour cette édition, ce ne sont pas moins de 3 ministres du gouvernement français qui seront présents, ainsi qu’un conseiller du Président de la République : Brice Hortefeux, Bernard Kouchner, Michel Barnier et Henri Guaino. Bertrand Delanoë, un partenaire majeur pour le Forum, Pierre Moscovici, Elisabeth Guigou, Jean-Pierre Chevènement, apporteront aussi leur propre vision, aux côtés des politiques, des représentants de la société civile, des acteurs de l’Economie, des intellectuels… Mais c’est aussi tout le pourtour méditerranéen avec le Maghreb, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Turquie… qui seront avec nous pour nourrir un débat essentiel à la construction de l’Union. Nous cherchons non seulement une grande qualité d’échange, mais aussi de l’équilibre, pour frapper « juste ».
Le Forum présentera au public, qui aura aussi la parole, plus de 60 intervenants français et étrangers compétents dans leurs domaines propres. L’originalité de nos rencontres se traduit par l’ouverture, l’accès libre et la gratuité totale, avec une vraie place pour les jeunes et les décideurs de demain. Nous sommes désireux de voir le mot « forum » prendre tout son sens : une rencontre, des échanges, de l’intérêt et du plaisir. Sans oublier le relais, essentiel, des grands médias qui nous accompagnent (TF1-LCI, Le Monde, Europe 1, RFI, …).
Mon objectif est de parler de ce qui touche directement les êtres humains qui vivent sur le pourtour de la Méditerranée. Lorsque l’on parle de sécurité, on doit parler de géopolitique, mais aussi de la vie des gens. Et je voudrais qu’au terme du Forum nous soyons capables de proposer un programme concret, que nous puissions faire un certain nombre de propositions à la France pour le sommet du 13 juillet. Quelque chose de positif, de constructif.
L’année dernière, le thème du Forum portait sur la relance de l’UE, alors que la raison d’être originelle du Forum est la Méditerranée. Selon vous, il est impossible de dissocier les deux ?
Oui, on ne peut pas les dissocier. Plusieurs pays européens sont riverains de la Méditerranée. L’année dernière, nous avions voulu faire une pause pour réfléchir sur les 50 ans de l’UE : qu’est-ce que cela nous a apporté, qu’est-ce qui a changé pour les Européens, qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché ?
Ce retour peut permettre de se pencher aussi sur la construction de la future Union pour la Méditerranée : qu’a fait l’Europe en 50 ans pour la Méditerranée, et en quoi ces 50 ans de construction européenne peuvent-ils nous apprendre quelque chose pour que l’Union pour la Méditerranée soit un succès ? Je pense ici notamment à la libre circulation des hommes, à la réalisation de projets concrets, à la méthode des petits pas de Jean Monnet notamment.
Quelle a été, selon vous, la plus belle réalisation du Forum de Paris depuis son existence ?
D’abord, en 1995, au lendemain des accords d’Oslo, nous avons réuni sous le thème « Méditerranée, après la paix, quel avenir ?», Yasser Arafat, Shimon Peres, Hosni Moubarak et le roi Hussein de Jordanie, autour des plus grands spécialistes du Proche et du Moyen-Orient. Nous en étions nous-mêmes complètement bluffés !
Et chaque année, cette incroyable réunion d’acteurs majeurs de l’histoire méditerranéenne se renouvelle. C’est au fond sa capacité à fédérer des hommes et des femmes d’univers et de sensibilités différentes, qui constitue la plus belle réalisation du Forum de Paris. De grands médias, l’une des plus grandes chaînes de télévision européennes qui nous accompagne depuis la création, un journal de référence, une radio réactive, un groupe de référence comme le Groupe Caisse d’Epargne, à nos côtés dès les premières heures, attentif et solidaire… et chaque année les nouveaux venus, consolident cette idée d’un Forum ouvert, libre, nourrissant et attendu. C’est une vraie fierté de savoir qu’aujourd’hui le Forum s’identifie dans l’esprit des gens à un moment important. Lorsque l’on réunit 3000 personnes pendant 3 jours et que le public est heureux, on ressent une vraie fierté ! Nous sommes aujourd’hui l’un des plus grand forums de France en termes de capacité d’accueil et de nombre d’intervenants. Un grand rendez-vous culturel, social, économique, politique dans la capitale des droits de l’Homme. Notre Forum est élitiste dans le choix des intervenants, il ne l’est pas dans le choix des participants : tout le monde doit pouvoir s’élever et contribuer au débat. Chez nous, les mondes se croisent : université, presse, entreprise, politique, droite, gauche, etc.
Enfin, nous pouvons compter sur de vrais compagnons de route, fidèles et précieux, qui ont la conviction que ce Forum va encore se développer : Jean-Paul Fitoussi, Elie Barnavi, Hubert Védrine, Maurice Szafran, Hassan Abouyoub…
Savez-vous déjà où vous nous emmenez pour la prochaine édition ?
Nous sommes sollicités pour délocaliser notre Forum dans d’autres pays : au Qatar, au Maroc, en Tunisie notamment. Ce que je sais, c’est que le Forum battra naturellement au rythme de la Méditerranée.
Qu’est-ce qui vous lie personnellement à la Méditerranée ?
Mes racines : je suis né au Maroc, à Casablanca, j’y ai grandi, et c’est une région du monde où l’on partage avec les autres. Il y a de la chaleur, du soleil, de l’amour.
Et puis il y a toutes ces civilisations qui ont creusé la Méditerranée.
Hier bercé par l’Andalousie, par ma « berbérité », aujourd’hui Français des plus communs, comme tant d’autres qui ont embrassé la nation sans renier leurs racines.
J’ai toujours essayé de porter ces valeurs : vivre avec des gens différents, échanger les savoirs, partager aussi l’amour de la France. La France, pour moi, est fondamentale : c’est le pays qui m’a accueilli, dans lequel j’ai construit ma vie et dont je porte les valeurs… Puisque nous savons, nous, ce qu’est l’intégration, nous pouvons aider les autres dans leur démarche.
Pour vous, si l’Union pour la Méditerranée devait être :
- un livre, ce serait : un livre d’art
- un /des personnage (s), ce serait : tous ceux qui franchissent les deux rives et qui sont traversés par différentes identités.
- un espoir : que les gens puissent rester dans leur pays et y trouver du travail, de la prospérité sans connaître les souffrances de l’émigration et le déracinement. Que les gens puissent se déplacer pour apprendre ou se distraire, mais pas pour fuir leur terre d’origine.











